YAOUANK !

ENTREZ DANS LA RONDE 

Plus de dix mille festivaliers pénètrent chaque année dans la ronde de Yaouank, le plus grand fest-noz de Bretagne, et peut-être du monde. Avec dix-huit éditions au compteur, le festival est, comme son nom l'indique, toujours aussi « jeune ».


Et pourtant elle tourne ! s’exclama Galilée en d’autres temps. La grande ronde du festival Yaouank met quant à elle les amateurs de gavotte sous hypnose depuis 1999. Le rendez-vous d’automne, il est vrai, détonne, avec sa force d’attraction reposant sur l’originalité de propositions artistiques rendant le plinn in, mais aussi une convivialité jamais démentie. « En quinze ans de festival, je ne me souviens pas d’une seule altercation », note le créateur de l'événement, Glenn Jégou. Si la musique adoucit les mœurs, alors la bombarde est une arme de paix massive.

« Pour comprendre la création de Yaouank, il faut remonter à la fin des années 1990 et au Comité consultatif à l’identité bretonne. Celui-ci regroupait des associations, des intellectuels, des élus et des personnes référentes. Sa réflexion portait sur la langue bretonne, son enseignement dans les écoles… La question de la jeunesse bretonne est logiquement arrivée sur la table. Devions-nous lui consacrer un livre ? Une grosse campagne de communication ? » Notre petit doigt nous dira rapidement que les créateurs de Yaouank ont eu le nez fin : « Dans notre tête, le projet d’un immense rendez-vous comparable à ce qui se faisait à Cléguérec, la Mecque du fest-noz, est vite devenu une évidence. »

D’inoubliables nuit blanches… et noires

Le succès de la première édition, organisée en octobre 1999, dépasse toutes les espérances : « Nous attendions 2 500 personnes, il y en eut deux fois plus. » Symbole du vivre ensemble par son essence intergénérationnelle et son aspect festif sans dérapages, le grand bal breton avait de belles années devant lui. La soirée unique se rallonge et devient multiple ; les bars s’en mêlent et les créations deviennent une tradition ; les affiches prestigieuses et les jeunes talents prometteurs mettent le feu au plancher pour créer une effervescence prodigieuse. « Notre chance est que, en parallèle, Rennes est devenue un laboratoire des musiques bretonnes, sourit Glenn Jégou. Ska (IMG), punk (Les Ramoneurs de menhirs), électro (Miss Blue), hindi (Ollivier Leroy), latino (La Banda la Tira) ou rock (Plantec)... Ici, la tradition se décline sur tous les tons des musiques actuelles, ce qui démontre sa grande modernité, comme sa propension au métissage. » Beaux symboles de cette vocation œcuméniste, les instruments bretons, fabriqués en bois d’ébène, une essence que vous n’avez aucune chance de dénicher en forêt de Brocéliande, même en allant prier au pied de l’arbre magique de Merlin.

« Il n’est pas inutile de rappeler qu’un fest-noz, c’est avant tout de la danse. Et une gavotte reste une gavotte, c’est-à-dire que les musiciens doivent respecter un temps par exemple. » À Yaouank, la modernité règle donc son pas sur le pas du passé : « On peut très bien imaginer une gavotte à la mode human beat box, et cela s’est d’ailleurs déjà vu, ou entendu, avec Krismenn et Alem par exemple. » Avec des sonneurs de couple ou en mode kan ha diskan, électro ou punk-noz, kurdo ou tchétchéno-breton, le spectre du fest-noz est super large, d’esprit et d’accords.

L’engouement pour la mode musicale bretonne n’est-il pas aujourd’hui plus modéré que dans les années 1990 ? « Il y a eu une grande vague, notamment portée par les Ar Re Yaouank, Alan Stivell ou Dan Ar Braz. À l’époque, le moindre fest-noz rassemblait 500 personnes. Du club des bouddhistes à l’amicale laïque, tout le monde voulait son fest-noz. » La marée est plus basse aujourd’hui, mais la musique bretonne ne sonne pas creux pour autant, et le bzh fait toujours le buzz. www.yaouank.bzh

SKEUDENN, L'IMAGE DE ROAZHON

À l'origine du festival, il y a Skeudenn Bro Roazhon (Images du Pays de Rennes), une fédération d'associations amoureuses des cultures bretonnes. ©  Didier Gouray

Née à la fin des années 1970 d'une envie de « plus de Bretagne », la fédération d’associations Skeudenn Bro Roazhon, à l'origine de Yaouank, peut aujourd’hui mesurer le chemin parcouru. Le moins que l’on puisse dire est que ce dernier n’a usé ni la langue, ni l’allant de la culture bretonne.

La musique, traditionnellement actuelle ; la danse, qui ne cesse de régler ses pas entre passé et présent ; la langue, bien sûr, loin de rester dans la poche d’adeptes en même temps branchés sur les nouveaux langages cybernétiques ; les jeux, car même si la PlayStation universalise le ludique, l’on se divertit aussi en breton ; sans oublier le sport qui, à l’image de la lutte gouren, nourrit les espoirs de toute une région soucieuse de ne pas faire de la culture bretonne un musée. Une culture traditionnelle en prise avec la société, qui s’amuse, toujours en mouvement… Autant de reflets renvoyés par la fédération Skeudenn Bro Roazhon (pour Images du Pays de Rennes), depuis sa création voilà plus de trente ans.

Né à la fin des années 1970, l’Union du Pays rennais des associations culturelles bretonnes (UPRACB) regroupe à l’origine une poignée d’irréductibles aux premiers rangs desquels le bagad Kadoudal, le Cercle celtique de Rennes, les associations Diwan, Kevrenn de Rennes et Skol An Emsav. Au milieu du « désert français » entretenu par la république centralisatrice, jaillit donc à Rennes un oasis où la culture bretonne pourra désormais plonger ses racines. Même s'ils se tournent vers l’ancien temps, les fédérés de l’UPRACB figurent les pionniers d’un nouveau monde, comme le montrera la suite : d’une poignée, le nombre d’associations regroupées dans Skeudenn Bro Roazhon (baptisé ainsi à partir
de 1998) ne cesse de progresser pour atteindre le chiffre de 54, soit à peu près
4 000 adhérents. « Historiquement, c’est la première entente de pays de Bretagne, se réjouit Glenn Jégou. La formule a fait des petits, puisqu’on en compte aujourd’hui 17. La totalité de la région est couverte, et je parle ici de la Bretagne B5. » B5, non pour un quelconque ancêtre du B52, même si le public des festou-noz est régulièrement bombardé de notes, mais pour désigner une région élargie à Nantes et au département de Loire-Atlantique.

La lumière vient donc de l’est de la région, et Rennes ne sera jamais en reste concernant la beauté du geste précurseur. « Skeudenn regroupe notamment
des ensembles musicaux, dont cinq bagads, ainsi que douze ensemble chorégraphiques. Parmi eux, certains jouent le rôle d’ambassadeurs de la ville aux quatre coins du globe.»
Le nom de Yaouank, l’événement phare organisé par Skeudenn Bro Roazhon, est à lui seul tout un message : Yaouank, le plus grand fest-noz du monde, qui signifie « jeune ».

Avec la langue

La capitale de Bretagne embrasse généreusement la culture bretonne, et même si danser kof à kof (le slow) fut longtemps considéré comme sacrilège, elle n’hésite pas à mettre la langue au cœur de sa relation passionnelle. « L’idée que Rennes n’est pas une ville de langue bretonne repose sur une vision éculée de sa pratique et de son développement, pose Glenn Jégou. La culture de notre région s’est fortement urbanisée, la plupart des Bretons vivent en ville. La Bretagne, c’est Brest, Nantes, Lorient, Rennes… »

La capitale de Bretagne dessine aujourd’hui son futur : « 900 élèves sont aujourd’hui scolarisés en filière bilingue, du primaire à la terminale. Il s’agit à ma connaissance de la plus grosse fréquentation de la région. Pour information, la première filière bilingue publique a été créée ici, en 1978. C’est également à l’université Rennes 2 que fut mis en place le premier cursus entièrement breton. » Récolter les lauriers de César au pays d’Astérix, l’idée est amusante… « Nous pouvons prendre l’exemple de l'école des Gantelles, située à Maurepas, un quartier populaire plutôt cosmopolite de Rennes. Nous avons constaté que des gens issus de l’immigration s’essayent à la langue bretonne. De manière générale, beaucoup de non-Bretons s’y mettent, ce qui démontre encore la force d’attraction de notre culture. » Qui a dit : « La patrie, c’est là où l’on se sent bien ? » Signe particulier d’une population jadis minoritaire, la langue bretonne joue aujourd’hui un rôle d’intégration.

« Saviez-vous que Diwan est le premier lycée de France en matière de réussite au bac ? Les professeurs sont en général très demandeurs d’élèves issus des filières bilingues.
Ces derniers ont plus l’habitude de participer en cour, et ont davantage envie de transmettre. La langue est la colonne vertébrale d’une culture : la musique, la danse,
les jeux bretons et même son système économique en découlent. »

Chassez le naturel… il revient au gallo, le parler d’un territoire débordant hors des frontières historiques de la Bretagne. Comment faire cohabiter deux traditions, cousines mais si différentes ? « Nous sommes dans une logique de complémentarité, et d’ailleurs Skeudenn accueille des associations œuvrant pour la promotion de la culture gallèse. Petite anecdote rigolote : toute la signalétique de Yaouank est bilingue… Je ne parle pas du français, bien sûr, mais du breton et du gallo. »

www.skeudenn.eu

LES MAGICIENS DU NOZ ENTRENT EN SCÈNE

Les Ramoneurs de menhirs, indéfectibles défenseurs du punk-noz. ©DR. 

À l'affiche cette année, trois groupes que tout oppose mais qui se rassemblent à l'occasion de Yaouank.

• Digresk, rockers engagés

En fest-noz ou en concert, leur cocktail trad'-rock-électro enflamme le public. Les Rennais de Digresk seront sur la scène de Yaouank le 18 novembre.

À la base, deux frangins et quelques copains d'enfance : des Rennais qui montent un groupe de rock, breton et engagé. Après avoir passé leur enfance à écouter des musiques traditionnelles bretonnes, ils se sont tournés à l'adolescence vers le rock et les musiques actuelles. Alors pourquoi ne pas mixer le tout ? Voici Digresk, un joyeux mélange de trad’ et de rock, agrémenté d'un zeste d'électro. «Depuis deux ans, nous arrivons à vivre de cette passion, lance Anthony, le batteur. Un vrai rêve de gosses!» Car depuis sa création en 2008, le groupe a su se faire une place sur la scène bretonne. Le 18 novembre, les sept musiciens se produiront sur la scène de Yaouank, le plus grand fest-noz de la région. Un rendez-vous devenu incontournable pour les amateurs de musiques bretonnes. «C'est impressionnant de jouer devant 8 000 danseurs», commente Anthony. Car danse il y aura : malgré ses sonorités actuelles, Digresk reste un groupe de fest-noz. «Et nous faisons attention à respecter le rythme pour les danseurs!» assure le batteur.


• Sylvain le baroudeur

Tombé dans le melting pot musical à l'âge de 12 ans, le flûtiste Sylvain Barou n’aime rien tant que les chemins de traverse. D’Irlande en Inde par la Méditerranée, avec très peu de celte, s’il vous plaît, la musique bretonne !

Un père violoniste, fan de musique irlandaise, et en particulier de Planxty…
Ainsi planté, le décor familial de Sylvain Barou ne le destinait pas forcément à emprunter les sentiers non battus des musiques du monde. Il aurait pu être barde, il sera baroudeur. « La rencontre avec Jean-Michel Veillon a été déterminante. Il est le roi de la flûte traversière, et m’a initié à la musique bretonne. Et puis il y a eu les frères Molard et leur extraordinaire ouverture d’esprit. » Les anches de sa flûte traversière vont rapidement se trouver à l’étroit dans leurs habits trop serrés. « Du jazz aux musiques actuelles, tout est possible avec cet instrument. » Son initiation auprès du maître indien Harsh Wardhan ne fera que confirmer son intuition. « Il y a quinze ou vingt ans, la musique bretonne était considérée comme une chose pas sérieuse. Mais il y a eu un extraordinaire retournement de perspectives : le niveau des musiciens a considérablement augmenté, des projets originaux se sont mis en place. Aujourd’hui,
ce sont les autres qui viennent nous chercher. »
Et Sylvain Barou de citer son projet d’album et de tournée avec l’énorme percussionniste de Bombay Trilok Gurtu, dessinant un triangle d’or entre le jazz, les musiques indiennes et bretonnes.

Peu de celte, s’il vous plaît

« Dans les années 1980, la musique bretonne regardait vers le Nord, l’Irlande ou l’Écosse par exemple. Aujourd’hui, l’horizon est africain, méditerranéen… Le travail d’Erik Marchand et de sa Kreiz Breizh Akademi n’est pas étranger à cette évolution. » L’ancien parrain de l’édition 2010 de Yaouank se souvient au passage de ces touristes « confondant les airs d’Armorique et le simoun des mélodies arabes ». Songe que « la musique bretonne n’est pas aussi celte que l’on croit. C’est l’effet du Festival interceltique, et ce fut une bonne chose à une certaine époque. En fait, elle est modale, comme les musiques arabe ou persane. Avec ses arrangements ou l’accompagnement à la guitare, l’Irlande s’est quant à elle tournée vers la folk américaine. »

« La Bretagne, c’est avant tout le voyage, très loin de la revendication identitaire. »
De ses projets avec l’Orchestre symphonique de Bretagne et Didier Squiban à ses envies d’électricité, le trentenaire Sylvain Barou ne semble donc pas résolu à faire son baroud d’honneur. Ou alors donneur d’émotions, aux quatre coins du monde. www.sylvainbarou.com

• No Land : universel studio

En mode hip-hop ou noise, musique classique ou contemporaine, Olivier Mellano cultive les signes intérieurs de richesse quand d'autres arrosent les oripeaux de l’apparence. Au moment où nous le rencontrons, l’homme à tout (bien) faire nous confie son bonheur de travailler sur le projet « No Land », avec le tonitruant bagad de Cesson-Sévigné et une de ses idoles : le leader de Dead Can Dance, Brendan Perry.

Rennes, mi-juin 2016. Il y a Perry en la demeure, et c'est une très bonne nouvelle. Olivier Mellano met en effet les dernières touches à « No Land », projet sans frontières réunissant le mythique chanteur de Dead Can Dance, le compositeur alchimiste Olivier Mellano et le bagad de Cesson-Sévigné. « À l’origine, j’avais un projet de pièce pour un bagad. Mon idée était de faire quelque chose de contemporain, de pop, en tout cas rien de traditionnel. À chaque fois que j’entends un bagad jouer,
je ressens une émotion physique très forte. »

La rencontre avec Brendan Perry sera décisive, et « No Land » sera finalement
« puissant, épique, guerrier ». Surtout, la partition sera totalement au service de la voix ténébreuse du ténor new wave. « J’ai les mêmes accointances que lui pour les musiques ancienne, religieuse, ou du monde. » À l’image de cette création présentée aux Tombées de la nuit et promise à un bel avenir, l’artiste rennais cultive l’art du contre-pied.

« No Land ». Rarement un nom d’œuvre n’a autant collé à l’âme de son créateur. Sans frontière, en effet, le musicien qui accompagna Miossec, Dominique A, et créa l’inoubliable groupe Mobiil. « Sous cette forme là, j’ai fait le tour de la chanson française. » Sans aucune limite, non plus, le musicien au look new wave n’hésitant pas à franchir le pas hip-hop : au sein de Psykick Lyrikah, ou en invitant Dalek, une autre idole, à taper le bœuf avec lui. Pour une pièce de théâtre où une chorégraphie, le musicien sait s’affranchir des codes et des protocoles. Olivier Mellano vous invite dans son studio universel. Pas besoin de montrer patte blanche à l’entrée : ici, on ne juge pas sur les apparences. www.oliviermellano.com

ALERTE À LA BOMBARDE !
Le bagad, entre tradition
et ouverture au monde

Au cœur des musiques bretonnes, les bagadoù, ensembles uniques en leur genre. ©DR

Il y a maintenant plus de 70 ans, bombardes, binious et caisses claires résonnaient ensemble, pour la première fois, à Rennes, place du Parlement de Bretagne. À l'occasion du Battle Bagad Noz programmé à Yaouank, retour sur l'histoire de ces ensembles pas comme les autres, passés maîtres dans l'art de mêler transmission, modernité et ouverture aux autres musiques.

L'histoire des bagadoù est liée à un nom, celui de Polig Monjarret, à l’initiative de la représentation du 2 mai 1943. « Fondateur de l’Assemblée des sonneurs de Bretagne – Bodadeg ar Sonerion – , c’est aussi lui qui a créé le premier bagad,
à Carhaix, en 1948 »,
souligne Bob Haslé, président de Bodadeg ar Sonerion Bro Roazhon (BAS 35). Inspiré des pipe bands écossais, le bagad comporte alors, et c’est toujours le cas, trois pupitres : bombardes ; binious braz, remplacés progressivement par la cornemuse écossaise ; et rythmiques, caisse claire et percussions. Bob Haslé, lui, est « né à la musique bretonne à l’âge de 8 ans ». Nous sommes en 1953 et il assiste au défilé de la Fête des fleurs, à Rennes, avec chars, formations musicales et… bagadoù. Depuis, cette musique ne l’a plus quitté.
Dès 1954, il est inscrit à Yaouankiz Breizh, qui regroupe 400 jeunes, et rejoint,
à 14 ans, le bagad Kadoudal, dans le pupitre cornemuse, tous deux créés par le Cercle celtique de Rennes. C’est alors qu’il en est le penn-sonneur (chef sonneur) que le bagad Kadoudal accède pour la première fois, en 1967, au titre prisé de champion de Bretagne.

10 000 musiciens traditionnels

Sa passion, Bob Haslé l’a mise au service du plus grand nombre, tout d’abord en créant en 1975 le bagad de Vern-sur-Seiche (qui prendra le nom de Kadoudal, lorsque le bagad rennais cessera d’exister, en 1982), puis en s’investissant dans la relance de BAS 35, à la fin des années 1970. Il sera aussi un temps président de BAS, structure qui rassemble aujourd’hui 150 bagadoù, en Bretagne et au-delà, en Guadeloupe et New York, notamment, et 10 000 musiciens. L’association a par ailleurs contribué au collectage des airs de musique traditionnelle.

« La musique de bagad est une musique qui évolue et s’ouvre aux autres musiques. » Une autre manière de dire que la Bretagne ne connaît pas de frontières…


DOÙ, BAGADOÙ, BAGADOÙ... LE TOUR DE LA MÉTROPOLE ET D'AILLEURS

LA MUSIQUE BRETONNE EN ORDRE DE BAGAD

Héritier des pipe-bands écossais, le bagad a ajouté aux cornemuses et aux batteries un instrument traditionnel breton : la bombarde, dont les mélodies stridentes emplissent régulièrement l'atmosphère des festoù-noz. Les bagadoù fonctionnent de manière invariable sur la base des ces trois pupitres et sont dirigés par le penn-soner. Véritable chef d'orchestre, il donne le la à cet impressionnant ensemble, qui peut parfois atteindre plus de soixante musiciens !

Les bombardes

La bombarde appartient à la famille du hautbois : cet instrument à anche double, taillé dans l’ébène, le buis ou du bois fruitier, connaît son apogée au XIXe siècle en Cornouaille, dans le pays vannetais et dans le pays de Loudéac, où le sonneur de bombarde jouait des airs à danser et des mélodies, en couple avec un joueur de biniou kozh. La bombarde en si bémol a rapidement trouvé sa place au sein des bagadoù et attire de plus en plus de femmes.

Les cornemuses

Les cornemuses forment une large famille en Europe. C’est la grande cornemuse écossaise, le Great Highland Bagpipe, qui est utilisée par les musiciens des bagadoù. Il ne faut pas la confondre avec le biniou kozh, une petite cornemuse proche de la veuze, utilisée en couple avec la bombarde ! Le biniou bras, comme on l’appelle en Bretagne (littéralement : grande cornemuse) se compose d’une poche, d’un chalumeau conique à anche double et de trois bourdons.

Les caisses claires et percussions

Au sein du bagad, les batteurs représentent un pupitre très diversifié : plusieurs caisses claires écossaises sont accompagnées d’une grosse caisse. Ce tambour de grande taille qui donne un son grave et puissant date du Moyen Âge et apparaît dans les orchestres au XVIIIe siècle. Les musiciens utilisent aussi des toms, débarqués en Europe dans les années 1930 avec l’arrivée du jazz : de dimension variable, ils sont fixés sur des trépieds et sont frappés par des mailloches à tête dure ou feutrées, ou par des balais en métal. Les batteurs utilisent aussi ponctuellement des cloches tubulaires, des gongs, des cymbales et même des djembés.

Le bagad invite d’autres instruments

Lors des concours ou des concerts, les bagadoù font ponctuellement appel à d’autres instruments. Le but : proposer de nouvelles interprétations du répertoire traditionnel, en confrontant la culture bretonne à d’autres expressions artistiques, comme le jazz, la musique classique, le rock ou d’autres traditions populaires.
La guitare basse, la contrebasse, la clarinette ou le chant sont donc régulièrement invités, sans compter des percussions en tous genre. À l’occasion de la création Breizh-Kabar, la Kevrenn Alre avait collaboré avec Firmin Viry, figure du maloya à La Réunion :  Tout récemment, le trompettiste Youenn Le Cam, musicien d'Ibrahim Maalouf, a signé une création d’envergure avec le bagad du Bout du monde en mêlant trompette, chants et instruments du bagad.


LA MUSIQUE TRADITIONNELLE AU CONSERVATOIRE

Au même titre que la musique classique, le jazz ou les musiques actuelles amplifiées, le Conservatoire de Rennes propose aussi des cours de musiques traditionnelles. Environ 40 élèves sont inscrits cette année au sein de ce département, en bombarde, biniou, chant, danse ou harpe. Des musiciens déjà très à l'aise dans leur pratique instrumentale ou vocale, qui veulent approfondir leur démarche musicale et souhaitent obtenir le DEM (Diplôme d’Études Musicales), pour pouvoir enseigner par la suite. Ils ont démarré plus jeune la pratique d’un instrument dans les écoles de musique municipales de la métropole ou bien vers des associations, comme le Cercle celtique de Rennes, La Bouèze, ou les Bagadoù.

Quatre enseignants les accompagnent. « Notre but, c’est de leur donner une culture musicale approfondie, souligne Mikaël Jouanno, professeur de bombarde et responsable du département de musiques traditionnelles. Pour cela, le rapport aux sources est très important : même s’ils sont parfois virtuoses dans la maîtrise de leur instrument, ils n’ont pas forcément le style ou la connaissance du terroir. » Une démarche d’enseignement basée sur la transmission du répertoire de Haute et de Basse-Bretagne. « Je me considère comme le médiateur entre l’étudiant et le répertoire explique Marc Clérivet, enseignant de chant traditionnel aux Conservatoires de Rennes et de Brest. L’idée c’est de les aider à replacer un enregistrement issu de collectage dans un contexte particulier et de voir comment ils peuvent l’adapter aujourd’hui. »

Après le Conservatoire, une partie des étudiants rejoint Le Pont Supérieur, un pôle d’enseignement supérieur du spectacle vivant, à cheval entre la Bretagne et les Pays de la Loire, basé à Rennes. L’occasion pour eux de rencontrer et de travailler avec des intervenants extérieurs comme le chanteur Yann-Fañch Kemener, le guitariste Ronan Pellen ou l’ethnomusicologue Emmanuel Parent. Au-delà de l’apport théorique, ces étudiants multiplient les créations. Une fois par mois, le pub Ty Anna leur ouvre ses portes, afin qu’ils puissent proposer leurs prestations en solos, en duos ou en trios, au grand public.

LA VIE EN NOZ

Moment de convivialité , le fest-noz vaut autant par la musique et la danse que par le lien social qu'il permet de tisser. © Adeline Keil

À l'origine petite fête spontanée entre voisins, après les travaux des champs,
le fest-noz, a pris, dans les années 1950, les traits d’une fête organisée, ouverte à tous. Inscrit depuis décembre 2012 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, il s’agit d’un art bien vivant, ancré dans le patrimoine culturel et inscrit dans le quotidien.

« Aujourd’hui, on compte environ 1 000 à 1 500 fest-noz par an, qu’ils rassemblent 150 à 200 personnes ou des milliers, comme Yaouank », annonce Ronan Guéblez, président de Dastum Breizh(1). Toute la Bretagne est concernée, et bien au-delà, comme au Japon, ce samedi 24 août, où les Korrigans se produisent à Osaka… Pourtant, en 1940, cette pratique, née en Centre Bretagne, avait quasiment disparu. « C’était à l’origine une fête entre voisins, après les travaux des champs, l’arrachage des pommes de terre, par exemple. » Quoi de plus naturel, quand des gens se retrouvent entre eux, que de chanter ? « Il y a l’époque, pour accompagner les danses, beaucoup plus de chanteurs que de sonneurs, avec en particulier le kan ha diskan, chant en couple. » C’est dans les années 1950 que le fest-noz va prendre son essor, « sous l’impulsion de plusieurs personnes, dont Loiez Ropars, et sous une forme différente ». La fête privée devient une fête organisée, dans des salles pouvant accueillir plusieurs dizaines à plusieurs centaines de personnes, ouverte à tous,
avec entrée payante, « comme un bal ».

1. Depuis 1972, Dastum (« recueillir » en breton), association à but non lucratif, s'est donné pour mission le collectage, la sauvegarde et la diffusion du patrimoine oral de l’ensemble de la Bretagne historique : chansons, musiques, contes, légendes, histoires, proverbes, dictons, récits, témoignages...

Une génération décomplexée

Depuis le premier fest-noz mod nevez (nouvelle manière), organisé en 1955 à Poullaouen, dans le Finistère, celui-ci a su creuser son sillon bien au-delà de sa terre d’origine, à l’image des Bretons quittant les champs pour la ville et franchissant les frontières. Des années 1950 à 1970, le fest-noz, et sa version de jour, le fest-deiz, reste principalement chanté et limité au Centre Bretagne.
« Début des années 1970, c’est l’explosion, dans le sillage d’Alan Stivell. C’est alors toute une génération, la jeune, qui est décomplexée. » Le fest-noz s’étend alors à toute la Bretagne, des groupes se créent, les instruments, anciens et modernes, se côtoient. « C’est le mélange de la culture et du plaisir. » Après un reflux dans les années 1980 et une nouvelle explosion dans les années 1990, « le fest-noz s’est désormais banalisé. Il draine une clientèle mélangée, même s’il semble moins attractif pour les jeunes. Ce qui perdure, c’est qu’il reste un événement pour s’amuser après le travail. »

Un nouveau défi

L’aspect convivial et la mixité sociale et intergénérationnelle sont d’ailleurs deux éléments qui ont été mis en avant dans le dossier de candidature pour l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, effective le 5 décembre 2012. C’est aussi une pratique présente dans le quotidien, loin de tout folklore.
« Personne ne se met en costume pour aller au fest-noz ! » Chacun a son ambiance et ses couleurs, du grand rassemblement d’été en plein air à l’atmosphère plus confidentielle des petites salles conventionnelles l’hiver… Mais ils ont tous un point commun : « C’est un lieu où se retrouvent musiciens amateurs et professionnels. Ce libre accès au micro est l’une des caractéristiques des fest-noz, insiste Ronan Guéblez. Tous les musiciens actuels de la scène pro ont démarré comme amateurs. »
À l’heure des discussions sur le spectacle vivant et les pratiques amateurs, l’inscription du fest-noz sur la liste du patrimoine culturel immatériel est « un atout pour défendre cette spécificité du fest-noz ».

Pour connaître toutes dates de fest-noz dans le monde, un seul site : www.tamm-kreiz.com

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© Richard Volante

Dossier réalisé par Jean-Baptiste Gandon, avec la collaboration
de Monique Guéguen, Françoise Le Nigen, Anna Quéré, Vincent Ménard, Ben Lister & Jeanne Denis.