L'appel du pape, un cri dans le désert ?

Crise migratoire

En automne 2015, le pape François demande aux paroisses et aux communautés religieuses de toute l'Europe d’accueillir des familles de migrants. Plus de deux ans après, peu d’entre elles l’ont fait en Suisse romande. Un aveu d’échec ?

Au début du mois de septembre 2015, la photo du petit Aylan échoué sur une plage en Turquie secoue l’Europe. Ce cliché devient le symbole de la crise migratoire et sa diffusion engendre de vifs élans de solidarité.

Le pape François se mobilise à son tour. Lors de la prière de l’angélus sur la place Saint-Pierre, il lance "un appel aux paroisses, aux communautés religieuses, aux monastères et aux sanctuaires de toute l’Europe à manifester l’aspect concret de l’Évangile et accueillir une famille de réfugiés". Et le Saint Père ouvre la voie en accueillant deux familles dans deux paroisses de son diocèse de Rome.

En Suisse romande, l’appel du pape est relayé dans les communautés religieuses, mais la réponse reste contrastée. Nous avons interrogé cinquante-quatre communautés réparties dans toute la Suisse romande. Sur les quarante-six qui ont accepté de répondre, seulement cinq d’entres elles ont accueilli un requérant sous leur toit.

Tuer un élan de solidarité, mode d'emploi

Exposition Exil du CICR, 2018. Photo: Myriam Bettens

 "L'appel du pape nous a bousculés. Il a fait tout un chemin dans notre esprit et a permis de changer la vision que la population porte sur les migrants", confie Sœur Claude de la communauté de St Joseph d’Annecy, à Monthey. Pourtant, le constat interpelle : peu de migrants ont été accueillis. Plusieurs raisons expliquent cet état de fait.

Ici, la place a manqué, là, les sœurs étaient trop âgées pour prendre en charge une famille.

Parfois, la raison est venue de l’extérieur. Plusieurs communautés ont proposé des chambres, des appartements et même un chalet. Mais dix des douze propositions de logements ont été refusées par l’office compétent en matière d’asile.

Cinq de ces lieux d’habitation étaient trop éloignés d’un centre-ville. C’était, par exemple, le cas pour le chalet proposé par les sœurs Hospitalières à Lens, en Valais. “Les demandeurs d’asile doivent se rendre plusieurs fois par semaine en ville pour des cours de français ou des questions administratives et des assistantes sociales doivent les rencontrer régulièrement. On recherche donc plutôt des logements proches des centres urbains”, explique Christine Bourdin, coordinatrice des bénévoles à l’Office de l’asile du canton du Valais.

"Les conditions d'accueil étaient beaucoup trop strictes. Il fallait une salle de bain privée, ce que nous ne pouvions malheureusement pas proposer" 

Cinq autres logements ne correspondaient pas aux besoins ou ne remplissaient pas les critères demandés par les organismes chargés de placer les migrants. “Les conditions d’accueil étaient beaucoup trop strictes. Il fallait une salle de bain privée, ce que nous ne pouvions malheureusement pas proposer”, regrette Sœur Monique, une dominicaine d’Estavayer-le-Lac. Elle s’insurge, “à ce tarif-là, il n’est pas possible d’accueillir qui que ce soit”.

Dans l’un des deux cas restant, deux demandeurs d’asile sont venus voir les locaux, mais ne s’y sentaient pas particulièrement à l’aise. Soeur Marianne de la communauté cistercienne de la Maigrauge à Fribourg comprend bien cette réserve, “ce n’est pas vraiment marrant d’atterrir dans un coin perdu. En plus, je pense qu’on marginalise ces personnes en les faisant habiter dans un monastère”. Pour la dernière proposition de logement, le bâtiment était en rénovation.

Malgré ces difficultés à répondre à l’appel du pape, certaines congrégations religieuses ont tout de même fait le pas. Trois communautés de Fribourg ont accueilli un demandeur d’asile dans leurs murs. La Mission ouvrière saints Pierre-et-Paul, à Matran, a aidé une famille syrienne à trouver un logement dans une paroisse des environs et finance le loyer pour moitié. Enfin, les sœurs de St Joseph d’Annecy, à Monthey, ont mis à disposition un logement dont le loyer est pris en charge par l’Office de l’asile du Valais. Quatre autres communauté sont actives dans le domaine de l’asile, en apportant du soutien dans les démarches administratives, des cours de français ou en proposant des repas. A Fribourg, les Pères Blancs, assistés de religieuses et religieux d’autres congrégations, proposent ce type d’accueil à Point d’Ancrage, une association au service des personnes migrantes et requérantes d'asile.


Face à ce sentiment d'impuissance, certaines sœurs ne se sont pas laissées démonter et ont préféré opter pour des voies moins légales.

Dieu se rit des lois

Photo: Getty Images, 2004

"Notre communauté a accueilli deux migrants sans papiers, mais nous avons été dénoncées par quelqu'un du voisinage. Etant la supérieure de la communauté, j’ai dû répondre de nos actes devant un tribunal ", explique une sœur du canton de Fribourg. Condamnée à une amende, elle ne regrette pas son geste, “je ne pouvais pas les laisser dehors, on était proche de Noël”. Elle soupire," l'appel du pape a certes ouvert l’esprit des gens. Pourtant toute une autre partie de la population reste malheureusement lamentablement fermée."

" L'appel du pape a certes ouvert l’esprit des gens. Pourtant toute une autre partie de la population reste malheureusement lamentablement fermée"

Une autre sœur, du même canton, annonce avoir accueilli un demandeur d’asile. La communauté lui a aussi offert du travail, “mais on a fait une petite bêtise, en oubliant de le déclarer à l’Office de la migration. Nous avons été amendées pour cela”. L’amende a été payée et la sœur ne regrette rien. “Finalement, l’amende ne vaut rien par rapport au fait que ce garçon puisse rester en Suisse et travailler.”

Dans le canton du Valais, une sœur raconte ne pas avoir accueilli de migrants suite à l’appel du pape, mais glisse rapidement dans la conversation, “par contre on en a caché deux, menacés d’expulsion”. Elle n’en dira pas plus, “si quelqu’un apprend cela, nous sommes fichues”.

Une réponse moins catholique qu'elle n’y paraît

Grèce, 2016. Photo: Lefteris Partsalis, Caritas Suisse

En 2015, 39'523 personnes ont déposé une demande d’asile en Suisse, soit 66,3 % de plus que l’année précédente. "C’était la panique pour loger tous ces gens", lance Nicole Andreeta, aumônière catholique au centre d’hébergement des Tattes à Vernier, dans le canton de Genève. “Les communautés religieuses ont donc été invitées à réfléchir à la meilleure manière d’aider l’Etat”, déclare-t-elle encore.

En décembre 2015, face à l’urgence de la situation, Mauro Poggia, conseiller d’Etat en charge du Département de l’emploi, des affaires sociales et de la santé du canton de Genève, réunit les communautés religieuses du canton à une table ronde. L’Eglise catholique romaine genevoise, le Réseau évangélique Suisse, l’Armée du Salut, la Fondation culturelle islamique et l’Eglise protestante genevoise sont invitées à réfléchir à l’aide concrète qu’elles pourraient apporter en matière d’aide aux réfugiés et aux moyens à mettre en place sur le terrain. L’aumônière Nicole Andreeta a participé à cette rencontre et décrit la manière dont cette collaboration s’est exprimée sur le terrain par la suite.


Suite à cette table ronde, l'Hospice général a assuré la prise en charge des requérants, en les logeant dans des abris de la protection civile ainsi qu’au centre d’accueil des Tattes, à Vernier. Par la suite, l’Etat a cherché une autre manière d'héberger les demandeurs d’asile, afin d’une part, de pallier la surpopulation du foyer des Tattes et d’autre part, d’éviter le logement en abri de la protection civile, une solution peu optimale et très coûteuse. En faisant appel au réseau de l’AGORA (l’Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d’asile et des réfugiés), des bénévoles et des paroisses, 120 requérants ont pu être accueillis chez l’habitant.

Fatyah, une réfugiée éthiopienne, vit maintenant depuis deux ans dans le quartier des Eaux-Vives, chez une famille d’accueil. "Ces gens sont comme une famille pour moi", affirme-t-elle dans un français teinté d’anglais. “Ces personnes sont ma famille, corrige-t-elle. On partage beaucoup de choses ensemble et je suis reconnaissante qu’ils m’aient ouvert leur porte”.

"Les conditions fixées par l'OSAR dissuadaient trop de personnes et la crise du logement n’arrangeait pas les choses"

L’Hopice général a pourtant dû assouplir les critères d’accueil prescrits par l’OSAR (Organisation suisse d’aide aux réfugiés) afin de pouvoir placer des requérants chez l’habitant. “Les conditions fixées par l’OSAR dissuadaient trop de personnes et la crise du logement n’arrangeait pas les choses”, explique Nicole Andreeta.

A l’image du canton de Genève, le projet fribourgeois, Osons l’accueil, a tout de même tenté le pari d’investir le terrain des familles d’accueil. Bernard Huwiler, médecin retraité et fondateur de l'association, s’est mobilisé avec d’autres personnalités pour offrir des places d’accueil privées aux requérants d’asile à Fribourg. Il est ensuite soutenu par la Direction de la santé et des affaires sociales du canton de Fribourg (DSAS) et ORS, la société mandatée par l’Etat pour l’accueil des requérants. Parallèlement à l’initiative, les responsables des Eglises catholiques et réformées du canton invitent les paroisses et communautés religieuses à “ouvrir leurs portes et leurs cœurs aux réfugiés”, pour répondre le plus largement possible à la requête du souverain pontife. Depuis le lancement du projet en septembre 2015, 153 demandeurs d’asiles ont été accueillis dans 52 familles.

"Dans les jours qui ont suivi l'appel du pape, l'association a reçu plus de 200 appels téléphoniques par jour de personnes prêtes à accueillir un requérant d’asile", confie Bernard Huwiler. Pourtant, il n’a pas toujours été évident de trouver des familles disposées à accueillir des requérants et cela malgré le succès indéniable du projet. Bernard Huwiler évoque les difficultés à trouver des familles sur le long terme.


La solidarité aux prises avec l'individualisme

Photo: Maurice Page, Cath.ch

Face à la complexité des conditions requises pour l'accueil des migrants hors des centres d’hébergement, plusieurs projets ont contourné la difficulté en proposant des parrainages plutôt qu’un logement à demeure chez l’habitant. Moins contraignant, le parrainage permet de recevoir un requérant à raison de quelques fois par mois, pour un repas ou une activité. "Nous avions commencé par chercher des familles d’accueil pour les migrants, puis nous nous sommes rendu compte que cela ne correspondait ni aux besoins des requérants, ni aux attentes des familles", indique Christine Bourdin, coordinatrice des bénévoles à l’Office de l’asile du Valais. “Les requérants apprécient de retrouver une certaine intimité après avoir vécu dans un centre d’hébergement et les familles conservent leur autonomie”, avance-t-elle encore.

"Nous avions commencé par chercher des familles d'accueil pour les migrants, puis nous nous sommes rendu compte que cela ne correspondait ni aux besoins des requérants, ni aux attentes des familles"

Le constat est le même du côté du canton de Vaud. "L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) et l’Etablissement vaudois d’aide aux migrants (EVAM) étaient déjà actifs sur le terrain des familles d’accueil", explique Pascal Bregnard, responsable du Département solidarité de l’Eglise catholique vaudoise. Pourtant, “il existait un vrai désir de se mettre en route et de ce désir est né l’Action Parrainages”. Au delà du lien social que crée le parrainage, il peut aussi prendre la forme d’un mentorat, afin de faciliter les démarches administratives ou d’un accompagnement des mineurs arrivant seuls en Suisse. L’initiative lancée par les Eglises, en collaboration avec diverses associations de la société civile, a rencontré un vif succès partout dans le canton. “L’Action Parrainages est même victime de son succès. Nous n’arrivons pas répondre à la demande”, avance Pascal Bregnard.

En Valais, cette solidarité s’est largement manifestée au travers des paroisses catholiques du canton. “Avant cet appel, 30 bénévoles étaient engagés auprès des migrants. Aujourd’hui, nous comptons plus de 400 bénévoles et 60% de ces personnes sont actives en paroisse”, expose Christine Bourdin.

Au centre ville de Sion, la Boutique est une des nombreuses autres initatives de l’Office de l’asile. Vingt-cinq bénévoles y sont à l’oeuvre, dont un requérant et cinq personnes en programme d’occupation ou de formation. Ils y gèrent des vêtements de seconde main donnés pour les requérants d’asile.


"La photo d'Aylan a touché au-delà de l’appel du pape, mais François a été la voix qui a rassemblé l’élan de solidarité", estime Nicole Andreeta. Christine Bourdin confirme, mais nuance tout de même. "Ces deux événements ont créé un engouement très important dans la population, mais l'enthousiasme des bénévoles s’est malheureusement tassé l’année suivante."

"Ces deux événements ont créé un engouement très important dans la population, mais l'enthousiasme des bénévoles s’est malheureusement tassé l’année suivante."

“Ce n’est pas parce que le côté émotionnel de la crise a disparu que les requérants se sont aussi évaporés. Il nous faut donc renforcer ce que nous avons bâti depuis 2015 et fidéliser ceux qui offrent de leur temps, pour éviter un désintérêt de la question de l’asile”, ajoute-t-elle encore.

L'appel des laissés-pour-compte

Le pape lave les pieds de détenus, Rome 2018. Photo: Vatican Media

Même si l'appel du pape reste un signal fort, la réponse qui lui a été apportée est, elle, en demi-teinte. Le constat est sans équivoque. Chiffres à l’appui, seulement cinq des quarante-six communautés interrogées ont accueilli un migrant sous leur toit. Un aveu d’échec ? Plutôt un témoignage d’impuissance face à la requête formulée par le souverain pontife. Entre les limitations propres aux communautés (âge avancé des religieux-ses et le manque d’espace) et les contingences extérieures (critères d’accueil trop strictes), l’élan de solidarité a été grandement freiné.

Les nombreux projets qui ont vu le jour en Suisse romande démontrent que l’invitation du Saint Père a mobilisé bien au-delà des frontières des couvents et des monastères. "Quand une autorité forte se place au côté des réfugiés, l’effet est rassurant et mobilisateur. La force de son appel indique bien qu'il y a un problème réel, qui requiert la solidarité entre les individus, de la part des croyants et de l’Etat" avance Hugo Fasel, directeur de Caritas Suisse, interrogé sur la question.

"La force de son appel indique bien qu’il y a un problème réel, qui requiert la solidarité entre les individus, de la part des croyants et de l’Etat" 

Une solidarité qui prend, d’ailleurs, plus volontiers la forme d’un parrainage que d’une famille d’accueil. Cet engagement reflète-t-il davantage la vision que se font les sociétés plus individualistes de la solidarité ? C'est ce que laisserait penser les apparentes difficultés relevées par l’associations Osons l’accueil pour trouver des familles sur le long terme et le revirement de l’Office de l’asile du Valais en faveur de parrainages. Ce mode d’accueil semblerait donc plus à même de répondre au besoin de solidarité, tout en conservant l’autonomie si chère à l’individu du 21ème siècle.

Mais la sollicitation du pape questionne de manière plus générale. En effet, il s’est toujours fait l’écho d’une Eglise présente aux marges de la société et qui tient compte des plus faibles. Ce même appel enjoignait d’ailleurs aussi à rester proche des laissés-pour-compte et des plus petits, afin de leur apporter une espérance concrète. Espérons que le cri envoyé aux chrétiens ne se perde pas dans le vide, mais trouve de nombreux échos dans notre civilisation occidentale, prompte à s'émouvoir, mais aussi prompte à oublier.