Irrigation : des vagues dans les bassines

La Vienne a-t-elle besoin de réserves d'eau et si oui de combien ? Enquête de Xavier Benoit

Bassines : n'en jetez plus

Quarante et un projets de stockage d'eau sont prévus d’ici 2022. L’enquête publique pour six retenues, autour de l’Auxance, est en cours.

Vous avez interdiction de remplir votre piscine l'été ? Faites-le en hiver ! Cette logique transposée au monde agricole est celle des irrigants de la Vienne (800 exploitations). Certes, pas pour barboter au soleil mais pour arroser leurs cultures. Et ils veulent en stocker des millions de m3. Selon le contrat territorial pour la gestion quantitative de la ressource en eau sur le bassin du Clain, que nous nous sommes procurés, 41 bassines (*) seraient programmées, sur l'ensemble du département, d'ici 2022. Un investissement de survie, selon eux (lire pour).

Coût des 41 bassines : 72.092.442 €

Les chiffres donnent le tournis : 11.091.145 m3 d'eau stockée. A 6,50 € le m3 « logé » dans la bassine (construction, entretien, stockage), les projets coûteraient la bagatelle de plus de 72 millions d'euros ! Les agriculteurs comptent en financer 30 %. Le reste, soit 70 %, serait abondé par l'agence de l'eau Loire-Bretagne, l'État et les collectivités publiques. Peu ou prou nos impôts ou nos taxes. C'est bien ce qui inquiète une partie des opposants (lire contre). Et ils sont légion : agriculteurs non affiliés au syndicat majoritaire, fédération de pêche, écologistes, consommateurs…
Les hostilités ont débuté fin janvier par l'enquête publique concernant les 8 bassines de la Clouère. Actuellement, l'Auxance est concernée avec 6 bassines.
« L'objectif de ces six retenues est de réduire de 66 % la pression de prélèvement en été pour se substituer à 50 prélèvements, est-il indiqué dans l'imposant dossier. C'est une réponse pour améliorer le débit des cours d'eau et limiter la baisse des nappes à l'étiage. » Le préfet de Nouvelle-Aquitaine, Pierre Dartout, y est favorable. Tout comme les maires concernés qui ont signé les permis d'aménager. Seule l'Agence régionale de santé (ARS) y est défavorable, mais nous n'avons pas trouvé le document ad hoc. Un oubli du cabinet Cacg de Tarbes, sans doute. L'ARS s'inquiéterait pour la qualité de l'eau potable à venir. S'il en reste. « Les trois principales masses d'eau ont un état piézométrique jugé médiocre », est-il indiqué au détour d'un paragraphe.

(*) Bassine : ouvrage artificiel permettant de stocker l'eau, lorsque celle-ci est abondante, pour irriguer les cultures en période sèche.

Bassines : des agriculteurs sont sur la réserve

Le monde agricole est bien plus divisé qu'on ne le croit sur le projet des 41 réserves de substitution d’eau, au point de transcender les chapelles syndicales.


On peut agir en toute légalité, être soutenu par l'État, et ne pas faire l'unanimité. Les quarante et un projets de stockage d'eau prévus (*), d'ici 2022, dans la Vienne (11.091.145 m3 d'eau stockée pour un coût de 72.092.442 €) font polémique. Certes, l'État a décidé de désigner, en 2013, un organisme unique de gestion de l'eau (OUGC, piloté par la Chambre d'agriculture) pour réduire de 50 % les prélèvements dans le milieu (de 33 à 17 millions de m3).

" Tout a été géré par la peur et le chantage "

Oui, la démocratie s'exerce lors des différentes enquêtes publiques et dans les colonnes de nos journaux. Mais le dossier, malgré sa forte teneur en eau, continue de sentir le soufre malgré les arguments développés par Gilles Chevallier, président de l'Adiv (Association des irrigants de la Vienne) martelant que le « stockage peut permettre de pallier les incertitudes météo et ne servira pas qu'au maïs » (journal du 10 mai). 

Ou ceux du président de la Chambre d'agriculture, Dominique Marchand, affirmant « qu'il y aura un bénéfice pour le milieu et le contribuable » (journal du 20 mai).Fait rare, les bassines divisent le monde agricole. Habituellement, dans les cours de ferme, on n'aime pas beaucoup la polémique. Mais force est de constater que ces projets créent une situation inédite. Les critiques s'élèvent désormais au sein même du monde irriguant et au sein du syndicat majoritaire, la FNSEA. 

Les digues cèdent. Au point de transcender les chapelles syndicales.Jean Lucas, agriculteur à Saint-Romain et membre de la FDSEA 86, a refusé le projet en créant sa propre association d'irrigants, Agr'eau Clain (80 irrigants dans le sud Vienne), en 2012. « La particularité de ce projet est de contraindre les gens, affirme-t-il. Tout a été géré par la peur et le chantage.
Pour conserver la totalité de son volume prélevé, on force les irrigants à adhérer aux projets de création de bassines. »Deux courriers distincts, datés de mars et avril 2014, prouvent cette « contrainte. » Le premier a été adressé par la Direction départementale des territoires (DDT). « Le volume autorisé est maintenu si vous êtes adhérent de l'une des Sociétés coopératives anonymes de gestion (SCAG) de l'eau du Clain ; réduit si vous n'êtes pas adhérent à une SCAG. » 
Une semaine plus tard, le courrier adressé conjointement par la Chambre d'agriculture, l'Adiv et le Res'eau Clain est encore plus explicite : « Sans effort de stockage de votre part, l'arrêt de l'irrigation sera la seule solution qui restera. »Les irrigants d'Agr'eau Clain ont refusé d'intégrer les coopératives.
Quitte à perdre leurs volumes d'irrigation. « Nous voulons faire savoir notre différence. Nous avons été diabolisés par ce projet autoritaire. On a voulu se calquer sur l'exemple de départements voisins. Tout le monde dans les campagnes espère que ça ne se fera pas. Les bassines arrivent même à fracturer l'entente dans certaines familles. Tous les agriculteurs n'ont pas envie de payer pour ces projets, ni même de les intégrer. » 
Ils sont en effet un certain nombre, notamment dans le maraîchage à s'interroger sur la viabilité économique d'une telle entreprise. Même financée à hauteur de 70 % par l'argent public.

(*) Selon le prévisionnel du Contrat territorial pour la gestion quantitative de la ressource en eau sur le bassin du Clain, quinze bassines sont prévues sur le bassin du Clain moyen, six autres sur l'Auxances, autant sur la Pallu (l'enquête publique débutera en fin d'année), six sur la Dive Bouleur Clain amont (DBCA) et huit autres sur la Clouère.

repères

Ils changent leurs cultures ou contractent une assurance

Jean Lucas a été rejoint dans son opposition au projet des réserves par Philippe Tabarin, le président de la Coordination rurale de la Vienne. L'agriculteur de La Ferrière-Airoux, qui irrigue 50 ha de maïs dans sa ferme de 170 ha, estime qu'il faut changer de logiciel. « Cette année, je n'ai pas planté de maïs mais du tournesol. Le coût des bassines est exorbitant. Ils ont besoin de tout le monde pour les financer mais ils ne veulent pas partager l'eau. »
Sur ses terres (130 ha dont 45 ha de mais grains irrigués), Jean Lucas, a trouvé une autre solution en contractant une assurance pour couvrir la perte de son chiffre d'affaires en cas de coupure d'irrigation (1.400 € par ha). L'irrigant plaide pour « une liberté de choix individuelle des irrigants, le maintien des petits volumes, la restriction d'irrigation si c'est la meilleure solution économique, des réserves partielles plutôt qu'un méga-stockage, un assouplissement de la réglementation pour les cas de remplissage par eau de ruissellement et un déplacement des productions à valeur ajoutée vers l'eau plutôt que l'inverse. »

le chiffre

7,59

C'est, en euros, le coût estimé par m3 (comprenant la distribution de l'eau dans les champs), pour un agriculteur utilisant une des bassines du Clain moyen. Certains irrigants, comme ceux de l'Auxances, seraient plus chanceux (2,22 € du m3). Sachant qu'on estime la consommation en eau à 2.000 m3/ha pour atteindre un niveau de productivité élevé sur du maïs, la facture en fonctionnement pourrait s'avérer énorme pour les irrigants.

Certains irrigants repentis des bassines


Un agriculteur de la Vienne, proche du syndicat majoritaire FDSEA, longtemps adhérent de l'Adiv et irrigant depuis plusieurs décennies, avait intégré l'une des coopératives, la Dive Bouleur Clain Amont (DBCA), en 2013.
« On nous a clairement dit que ceux qui ne rentraient pas dans les projets ne pourraient plus irriguer avec leurs volumes », affirme-t-il, sous couvert d'anonymat. Il a longtemps cru, comme les autres adhérents de la coopérative, aux bienfaits de cette bassine
. Et puis le doute s'est installé. « Les coûts augmentaient sans cesse. Je me suis dit que ce n'était pas possible : payer de telles sommes en sachant que d'autres agriculteurs allaient dépendre de moi. Je me sentais obligé de continuer pour les autres mais les chiffres annoncés correspondaient chaque année au remboursement d'un bâtiment neuf de 1.000 m2. »
Paul a décidé de quitter la coopérative « pour des raisons financières », en 2015. « A présent, je suis plus serein, même si mes volumes d'irrigation baissent. Tant pis. Je ne crois pas en la viabilité économique d'un tel projet. Et puis ça me gêne de savoir que certains vont toucher 70 % de subventions publiques et pas d'autres. Vous vous rendez compte, si on donnait 70 % de subventions pour des éoliennes ou du photovoltaïque ? Ce truc est une machine à gaz qui va étouffer la machine irriguante, en faisant disparaître les petits au profit des gros. »

En Vendée, 85 % d'argent public pour les bassines

En Vendée, les réserves ont été financées à hauteur de 85% par l'argent des contribuables? Sans opposition.

Une délégation poitevine avait fait le déplacement en septembre 2014 pour découvrir les us et coutumes irrigants d'un département " modèle ".

Faire financer sa bassine à hauteur de 85 % par l'argent public (agence de l'eau, département, Europe) ? Ce n'est pas un rêve mais une réalité, pas loin de la Vienne… en Vendée.

En septembre 2014, l'Association des irrigants de la Vienne (ADIV) avait organisé, conjointement avec le Réseau'Clain et la Chambre d'agriculture, un voyage d'information avec une trentaine d'irrigants de la Vienne, sur la mise en place des réserves de substitution du bassin des Autizes.

La vision des irrigants sur leurs collègues " réfractaires "

Les projets de réserves vendéens avaient été imaginés dans le cadre d'un contrat territorial de gestion collective de l'eau mis en place à partir de 2003 visant à réduire les prélèvements de 20 % d'ici 2015. Et toutes les collectivités avaient mis la main à la poche : notamment le département, bâtisseur des ouvrages via un syndicat mixte.
Les irrigants vendéens avaient alors expliqué à leurs homologues poitevins que la Compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne était gestionnaire des bassines depuis le remplissage jusqu'à la distribution. Cette société était également chargée de gérer les irrigants, raccordés ou non, dans le cadre d'une mutualisation sur un bassin donné.

Au cours des échanges, le cas d'irrigants dits « réfractaires » avait été abordé. Et la réponse des Vendéens avait été sans appel : « pas de volumes attribués » aux irrigants ne rentrant pas dans le rang. En contrepartie, tous les irrigants subissent le même pourcentage de baisse en cas de restriction, qu'ils prélèvent dans une bassine ou dans le milieu.

Les bassines vendéennes ont été érigées sans l'opposition existante dans la Vienne (lire plus bas). Interrogé sur cette spécificité vendéenne, le directeur général de l'Agence de l'eau Loire-Bretagne, Martin Gutton, ne paraît pas étonné : « La Vienne n'est pas la Vendée où tout le monde travaille dans le même sens. En même temps, il est important que les agriculteurs qui bénéficient de ces investissements publics consomment moins d'eau. Et les irrigants doivent savoir que certaines années (une année sur dix, selon les estimations, NDLR), ils ne pourront pas remplir leurs réserves. Ce n'est pas une assurance tous risques. »
Le directeur de cet établissement public, émanation du ministère chargé du Développement durable, le martèle : « Stocker de l'eau quand on parle de réchauffement climatique, ce n'est pas idiot. La question est de savoir ce qu'on en fait. Il vaut mieux que cette ressource soit utilisée pour des produits à forte valeur ajoutée. Il faut que le monde agricole s'interroge. Notre mission est de reconquérir la qualité des cours d'eau, faire que la situation de demain soit meilleure qu'aujourd'hui. Soyons attentifs à ce qui va sortir des États généraux de l'alimentation. »
Concernant l'impact financier de ces bassines sur la facture d'eau du contribuable, Martin Gutton affirme : « Non, il n'y aura pas d'augmentation de la redevance pour financer ces projets mais chaque consommateur contribue à ces investissements. »

repères

Une enveloppe de 80 millions d'euros

L'Agence de l'eau Loire-Bretagne doit financer 70 % de l'investissement de chaque réserve (hors réseaux de desserte) dans un plafond de 4,50 € du m3. Pour l'alimenter, elle dispose d'une enveloppe financière de 80 millions d'euros sur six ans dans ce cadre (pour un budget annuel de 350 millions d'euros). La dernière enveloppe consacrée s'achève en 2018. L'essentiel a été utilisé par les irrigants vendéens. Si les projets poitevins voient le jour, il faudra attendre la prochaine dotation.

Les opposants montent des barrages

Les oppositions aux « réserves de substitution » se manifestent depuis plusieurs mois dans la Vienne.

L'UFC Que Choisir 86 estime qu'avec « 72 millions d'euros financés, pour plus de moitié par les consommateurs d'eau contribuable, la solidarité des consommateurs avec le monde agricole est une nécessité mais elle devrait aider prioritairement au développement des alternatives préservant la qualité de l'eau et l'économisant ».
Vienne nature y voit « le prototype du projet technocratique fabriqué par des experts travaillant en circuit fermé. Le lobby des bassines fonde sa publicité sur le mot économie. Étrange économie puisqu'il n'y aura aucune diminution des surfaces irriguées, ni des volumes prélevés sur l'année ».
Europe écologie les verts (EELV) estime que le projet « n'intègre pas suffisamment les projections liées au dérèglement climatique » et s'inquiète pour la quantité et la qualité de l'eau, le niveau des nappes et le débit des sources et le risque imposé à la protection des milieux aquatiques et des zones humides.
La Fédération de pêche affirme « qu'on essaye de nous vendre des retenues en sacrifiant le milieu ». Dans les petites APPMA, comme la Truite Moncouturoise, on n'a pas non plus goûté les propos du président de la Chambre d'agriculture (journal du 20 mai) affirmant que « tout le monde avait intérêt » (à réaliser ces bassines) : « Je tiens à préciser, au nom de nos adhérents, que nous n'avons jamais rien demandé, nous écrit son président. Surtout pas une dépense à 72 millions d'euros, subventionnée à 70 % par des fonds publics pour 10 % des agriculteurs de la Vienne. »
Un peu partout, des associations environnementales protestent : l'Adema, à Migné-Auxances, qui a organisé un débat public, le 10 mai. Ou Vivrenclain, à Roches-Prémarie-Andillé, dont les adhérents ont rencontré, avec ceux de Vienne nature, les trois commissaires enquêteurs, à la clôture de l'enquête publique.