Travail : Une controverse autour des termes

ALICE : Combien d'enfants vous diront qu'ils veulent devenir éboueurs ? Peu. Le travail des éboueurs n'est pas valorisé de la même manière que l'activité d'un trader de la City, associée à la réussite sociale et aux gains d'argent - deux éléments particulièrement valorisés dans notre société. Et pourtant, lorsque les éboueurs s'arrêtent, la ville entière souffre de la dégradation de son environnement, de l'odeur putride, de la pollution visuelle engendrée par l'amoncellement de déchets.

C'est alors que chacun s'aperçoit du caractère essentiel de leur travail pour la vie de la cité. L'épanouissement de chaque travailleur dans son activité professionnelle est ainsi liée à la valeur et au sens qui y sont associés. Il m'apparaît donc nécessaire de redéfinir les termes liés à l'emploi et au travail afin de remettre ce dernier au cœur de l'activité professionnelle. Vous êtes perdus ? Pas d'inquiétude, nous allons naviguer ensemble dans les méandres de ces notions.

HUGO : À l'heure où l'emploi de masse semble être la seule solution proposée dans l'espace public par nos hommes politiques, il semble difficile de redéfinir nos règles sur le monde du travail. À chaque balbutiement, à chaque expérience qui tend vers une solution, les obstacles sont là, colossaux. Il suffit d'entamer une conversation sur l'emploi pour se rendre compte des perceptions de chacun et comprendre que les mots, le vocabulaire ne résonnent pas de la même manière dans nos oreilles. L'emploi mute, se transforme, attaque de nouveaux marchés impensables et devient un passage forcé pour notre émancipation. Cette cage nous empêche de redéfinir nos règles du travail, de prendre à contre pied la vision dominante des décideurs. Esquisser une nouvelle relation au travail et terminer l'emploi semble une évidence. Malgré toute notre rage, nous ne sommes toujours que des oiseaux en cage.

EMPLOI

ALICE : C'est un mot qui me gêne car il renvoie à quelque chose de matériel. Or, à mon sens, on emploie un objet ou une méthode mais on ne peut pas employer un être humain car ce n'est pas un outil avec une fonction définie. Je considère qu'un emploi n'est qu'alimentaire : c'est ce qui me permet de payer mes factures à la fin du mois et il ne peut être acceptable que dans la mesure où je bénéficie de suffisamment de temps libre pour m'épanouir autrement.

HUGO : L'emploi me pose problème pour plusieurs raison. La première est que dans notre société technicienne, en constante évolution, robotisation, l'emploi va finir par disparaître à quelques exceptions prés. Ensuite, cloisonner une activité quelconque dans un cadre horaire sous une hiérarchie est de fait une limitation à notre épanouissement. Le cadre de l'emploi a su évoluer pour canaliser les initiatives des personnes qui souhaitaient s'en émanciper, à mon grand désespoir. Google l'a très bien compris et l'auto-entrepreneuriat en est un exemple. Cette mutation du marché de l'emploi, je l'espère cessera un jour.

TRAVAIL

ALICE : Je ne vois pas le travail comme une aliénation, mais comme toute activité qui me permet de m'exprimer. Dans la Bible, Adam et Ève sont accablés par la pénibilité du travail lorsqu'ils sont chassés du jardin d'Eden. Le travail devient alors source de souffrance mais en lui-même, il existait déjà dans la perfection du jardin d'Eden - Dieu leur avait donné le soin du jardin. Je considère le travail comme un élément essentiel à l'épanouissement de l'Homme et à sa dignité car il lui permet de se produire et de créer du lien social. L'Homme, contrairement aux autres animaux, a la mainmise sur son activité qui est le résultat de ses choix et de sa volonté. C'est pourquoi, le chômage est une véritable souffrance car il met les chômeurs en dehors de la société par l'absence de lien social.

HUGO : Le travail me permet d'acquérir des savoir-faire, de produire, d'enclencher des processus dont la source est personnelle ou collective. L'énergie du travail, de la création est essentielle à mes yeux. Mais le terme est trop souvent ramené à sa valeur marchande (des biens, des services ou des personnes). Ce qui me gène est la constante valorisation du travail par une rémunération calculée sur la base d'une expertise et d'un système qualitatif mis en place par une élite. De plus, je considère que s'informer, lire un livre, aller à un concert est un travail. De ces initiatives naît une création de connaissance qui profite au commun de chacun.

SERVICE PUBLIC

ALICE : J'associe la notion de service public à une version dévoyée de l'Etat bureaucratique soit à un Etat tentaculaire qui s'immisce dans la vie privée de chaque citoyen. À mon sens, l'Etat providence a une action positive tant qu'elle reste circonscrite à certains domaines comme la santé. En revanche, il ne doit pas étouffer les initiatives privées, associatives ou entrepreneuriales, des citoyens.

HUGO : Le service public dans sa forme actuelle est triste. L'État se désengage de beaucoup de questions (santé, éducation, culture, écologie) au profit du secteur privé. De plus, la complexité colossale du service publique étatique rend la gestion de ce dernier laborieuse. Un service public gratuit pensé par et pour le commun est une nécessité. Il me paraît indispensable que chaque individu prenne conscience que la construction d'un service public digne de ce nom passe par l'engagement, le travail et la contribution de tous.

INITIATIVE PRIVÉE

ALICE : Une initiative privée est une action qui me permet de partir de moi-même pour aller vers les autre, d'apporter quelque chose au reste de la communauté. Je l'oppose au service public qui est cette entité nébuleuse qui s'immisce dans la société pour la contrôler. Or, la société appartient aux individus qui la constituent et c'est à eux d'en faire ce qu'ils veulent, ensemble. Une initiative privée peut avoir une dimension marchande afin de s'autofinancer pour garder son action sociale mais elle peut aussi être une structure à but non lucratif.

HUGO : L'initiative privée rentre en tension avec le service publique. Sur la terminologie, la privatisation d'une initiative a pour but la création d'un marché potentiel. Cela rentre en contradiction avec ma vision du service publique par exemple. Si l'intention n'est pas de capitaliser sur cette initiative, je parlerais plus d'une initiative personnelle. La privatisation d'une initiative, pour ma part, rend de fait les connaissances produites inaccessibles à la communauté. Dans la majeur partie des cas, cette privatisation freine et cloisonne la connaissance et l'émancipation de chacun.

ENTREPRENEURIAT (SOCIAL)

ALICE : L'entrepreneuriat c'est un moyen de me libérer. C'est un moyen de s'opposer au système. Je n'ai pas envie de rentrer dans une grande boîte. J'ai envie de m'épanouir dans ce que je vais faire donc je me lance dans l'aventure de l'entrepreneuriat. Social parce qu'au passage, j'essaie de résoudre un problème qui m'interpelle dans la société. Je ne me force pas, cela devient naturel de passer beaucoup de temps sur ce projet car il me permet de créer du lien et de donner un sens précis à mon travail. Mon activité peut être lucrative mais je ne désire pas m'enrichir mais réinvestir les bénéfices afin d'étendre la solution au plus grand nombre de personne. Je ne suis plus simplement un outil mais un Homme pris en considération dans toutes ses dimensions.

HUGO : Ce terme fait écho à l'initiative privée. Entrepreneuriat, dans la vision que je m'en fais, est une nouvelle terminologie créée pour capter la créativité et la production des acteurs de la société et en faire un nouveau marché. Du coup, un nouveau domaine d'expertise naît dans le champ du social (master, formations, etc) et donc du commun. Cette expertise conduit à la création d'une caste de professionnels qui, à leur tour, vont répandre une vision majoritaire et dominante. Pour tout ce qui participe au commun, le risque est de capter encore une fois un savoir-faire et de restreindre son accès.